Accueil arrow Témoignages arrow La découverte d'une oasis nommée "Sefrou" - 1967 -
La découverte d'une oasis nommée "Sefrou" - 1967 - Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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16-04-2004
Vers la fin janvier 1967, après avoir passé deux semaines à régler des questions administratives au Ministère de l'Intérieur marocain dans la capitale, je me mis en route vers Sefrou, distante de 230 kilomètres environ de Rabat. Le temps était particulièrement agréable, ensoleillé et d’une température « estivale », comparée au climat du Nord de la France à pareille époque. Le voyage dura quelques trois heures, ce qui me permit de rouler tout en flânant et admirant le paysage. Après avoir traversé Tiflet, Khemisset et Meknès, contourné Fès, j'arrivai à Sefrou vers le milieu de l’après-midi.

L’arrivée à Sefrou reste pour moi surprenante et impressionnante, une expérience nouvelle, déjà! En effet, n’ayant encore jamais vu de paysages de cette nature et ayant une idée approximative et livresque des oasis, je fus surpris par mon premier contact physique avec cette ville où je devais m'intégrer. 

Arrivé à Bhalil[1], petit village situé à quelques cinq kilomètres de Sefrou, un peu à l’écart de la nationale 20 (RP 20), arrivant en haut d’une petite côte, aucune vision d’une quelconque ville que ce fût ne m’apparut, malgré une bonne visibilité sur plusieurs kilomètres à la ronde. Bien au contraire, je ne voyais, en bas de la côte, qu’une immense tache de verdure, aucune construction n’en émergeant. Ce fut là la première vision que j’eus d’une oasis. Sur le moment, je me demandai où cette ville annoncée par l’indicateur kilométrique à moins de cinq kilomètres  pouvait bien se trouver! Ce n’est qu’en arrivant en bas de la côte, à quelques centaines de mètres des limites de la ville que je commençais à apercevoir les premières constructions. D’emblée, je fus saisi et séduit par cette ville noyée dans la verdure. En effet, rien ne laissait supposer quelques kilomètres auparavant qu'une ville de 30.000 habitants se trouvait là! 

L'arrivée par Bab Mekam (je crois que c'est le nom de la porte à l'entrée de Sefrou en venant de Fez, il m'arrive de confondre parfois avec Bab Marba, j'espère que les Sefriouis me pardonneront) laissait apparaître quelques maisons, dont un hôtel restaurant tenu par un  français, l'hôtel de la Frênaie où je logeai les premières semaines, le temps de trouver un appartement. Après ces quelques maisons, se trouvaient la pépinière municipale, puis la place où se trouve la porte et, continuant vers le centre-ville, après un virage serré sur la gauche, le boulevard Mohammed V.

La première impression fut donc celle d'une toute petite ville calme dont on ne voyait pas le cœur derrière des remparts en pisé.

A peine arrivés, mon épouse et moi furent invités à déjeuner par celui qui était mon adjoint. Il nous fit connaître tout de suite sa famille et quelques-uns de ses amis.

Cela constitua une sorte de choc social pour moi qui n'était pas habitué à tant de spontanéité, ni de chaleur en Europe. Revenu en Europe, j'importai avec moi cette coutume d'accueil marocain qui me permit par la suite et pendant de très longues années, d'élargir considérablement le cercle de mes connaissances, relations et même amis.

Je fus donc plongé d’emblée dans le contexte marocain, apprenant à manger avec les doigts, ce qui ne présentait pas de difficultés majeures, sauf pour les plats très chauds, mais nous nous accoutumâmes rapidement. La cérémonie du passage de l’aiguière était déjà en soi très impressionnante et intéressante. Une bonne ou quelquefois un membre de la famille faisait passer l’aiguière avant le repas afin que chacun puisse se laver les mains ; elle repassait en fin de repas pour à nouveau se laver les mains. Parfois, surtout l’été, les convives étaient invités à s’asperger d’eau de rose ou de fleur d’oranger, s’ils le souhaitaient. Cela était très rafraîchissant. Nous étions une dizaine assis sur des poufs autour d’une table ronde, les plats étant disposés successivement au milieu de la table qui parfois était constituée d’un plateau en cuivre. L’entrée était constituée de salades (tomates, poivrons, oignons,…), d’une soupe fraîche l’été (soupe de légumes), plus consistante l’hiver (soupe à base de viande, de légumes également, de pois chiche.. [appelée « hreira »] ). Puis venaient les plats principaux : poulets, mouton grillé, tajines, couscous et le dessert, composé de fruits ou salades de fruits, parfois également de gâteaux très sucrés, telles que les cornes de gazelle, recouvertes ou non de sucre glacé. Le repas était généralement arrosé d’eau (un seul verre, souvent, circulait autour de la table.). Il arrivait aussi que des jus de fruits soient proposés ou bien du jus de betterave, que je n’appréciais guère. 

La famille vivait dans une villa située en peu en retrait du boulevard. L’été, toute la famille, comme la plupart des familles marocaines, dormait en terrasse ou bien dans le garage à demi-enterré pour pouvoir bénéficier de la fraîcheur relative de la nuit. L’hiver, les pièces habituelles étaient occupées. Il n’ y avait pas toujours de chauffage dans les maisons. Lorsqu’il existait, il était assuré par des poêles à bois ou à charbon, comme chez moi. D’ailleurs, dans la villa que j’occupais, il n’y avait pas de conduits de fumée et l’on avait dû créer une ouverture dans l’une des fenêtres du salon pour évacuer les fumées du poêle.

Je fus rapidement conquis et séduit par l’accueil marocain et commençai à fréquenter également une bonne dizaine d’enseignants français parmi ceux exerçant à Sefrou. Je fus d’ailleurs très rapidement mis en garde contre l’accueil marocain apparemment chaleureux, mais selon eux, je devrais déchanter rapidement. En effet, certains me dirent que, après avoir été invités de nombreuses fois chez les marocains, ceux-ci ne les invitaient plus. Je compris assez vite qu’en réalité, si les marocains invitaient volontiers et fréquemment des français, ils se lassaient aussi de ne pas être invités en retour, ou du moins assez peu et « du bout des lèvres », semblait-il ! Pour ma part, je n’eus jamais à m’en plaindre, mais plutôt à me plaindre du comportement d’un nombre important de ces coopérants. De fait, je me sentais plus proche des marocains, en raison sans doute, de ma profession qui me mettait en contact permanent avec des collègues marocains, mais aussi avec diverses couches socioprofessionnelles de la société marocaine de niveaux suffisamment variés. En effet, je rencontrais non seulement des personnages officiels, tels que caïds, super caïds, gouverneurs, pachas et autres notables, mais également toutes personnes devant faire appel aux services municipaux pour l’obtention de permis de construire, ou d’adduction d’eau ou de raccordement au réseau d’assainissement… De plus, par goût personnel, je m’intéressais à cette population dont j’ignorais tout avant de venir. 

Après avoir fréquenté pour les premières courses, l'épicier situé au bas de l'immeuble "Tobaly", là où j'habitais au début, nous nous lançâmes à "l'assaut" de la médina que je devais apprendre à connaître aussi pour des raisons professionnelles. Là, l'activité était "fébrile", les commerçants de toute nature vantant d'une voix ferme leurs marchandises, la foule de chalands étant coupées périodiquement par le passage d'ânes et de mulets qui servaient au transport de divers produits. Le plus étonnant pour nous était la fréquentation du boucher situé dans la médina, près de la sortie Bab Marba. Lorsque nous achetions de la viande, du bœuf ou du dromadaire, viande que je découvris à l'occasion de mon séjour à Sefrou, il devait, surtout l'été, chasser les mouches qui couvraient d'un épais manteau noir les carcasses et monceaux de viande. Cela ne nous effraya pas et nous n'eûmes jamais de problèmes sanitaires malgré ces conditions peu conformes à ce que nous connaissions en Europe.

La médina présentait pour moi un charme et un mystère indéniable. Ces rues, ou plutôt ruelles allant de 1 mètre à 3 mètres de largeur pour les plus importantes étaient toujours le théâtre d'un spectacle vivant de la vie de Sefrou, constamment en ébullition, chacun s'interpellant pour un motif ou pour un autre. A cette époque, le réseau d'eau potable était particulièrement défectueux, ainsi que le réseau d'assainissement. L'un et l'autre purent être "modernisés" grâce à la promotion nationale, ce système d'emploi des chômeurs sous forme de contrat à durée déterminée, comme l'on dirait aujourd'hui en France.

En dehors des remparts se trouvaient les nouveaux quartiers et les vergers dont la superficie diminuait assez rapidement pour faire face à l'accroissement de la population.

Que reste-t-il aujourd'hui de ces images qui restent gravées dans mon esprit depuis plus de 35 ans? C'est ce que j'espère vérifier bientôt en revenant à Sefrou, ville qui suscite aussi l'intérêt d'autres marocains qui ne la connaissent pas, comme l'indiquent certains messages. Je les invite vivement à y aller passer quelques jours de vacances, ils ne devraient pas être déçus! Je retiens à ce propos la réflexion du directeur du personnel du Ministère marocain de l' Intérieur, qui en janvier 1967 me dit, alors que je me plaignais de ne plus être nommé à Essoauira : " ne vous plaignez pas, vous verrez que la vie à Sefrou est beaucoup plus agréable que dans cette ville de bord de mer!" Comme il avait raison!!!

Mon séjour au Maroc fut pour moi une grande révélation, j’appris énormément de choses sur le comportement humain et je découvris, en particulier, mais pas seulement, l’art de recevoir, d’accueillir des étrangers de quelque origine que ce soit ! J’ai coutume de dire que j’ai tout appris au Maroc, grâce aux marocains, ce en quoi je crois toujours près de 40 ans après ce séjour[1]. Je suis d'ailleurs le seul, à l'époque, a n'avoir pas éprouvé le besoin de "rentrer" en France pendant les quelques vacances auxquelles j'ai eu droit, bien au contraire, j'étais ravi d'en profiter pour visiter le Maroc de fond en comble!

Le champs de mon expérience couvrait aussi bien le plan humain (sinon tout , du moins beaucoup), ainsi que le plan professionnel puisque j’occupais une position hiérarchique, avant même mon premier poste en France que je ne pus occuper que bien plus tard. Ce fut là l’occasion unique de se forger une expérience non seulement technique, mais également de gestion du personnel et des rapports hiérarchiques qui sont toujours complexes et doivent être adaptés en fonction de la personnalité de chacun, que ce soit un collaborateur, comme l’on dit maintenant, ou bien un supérieur hiérarchique. Tout cela me servit par la suite dans tous les postes que j’ai été amené à occuper.

C'est grâce, et je l'écris comme je le pense et le vis, à mon intégration dans le milieu "ordinaire" de Sefrou que j'ai pu développer mon sens de l'hospitalité et d'en comprendre toutes les finesses. C'est ainsi que j'ai pu élargir mes cercles de connaissances, d'amitiés à travers le monde entier.

En résumé, merci à Sefrou et ses habitants!

 
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