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Le juge grincheux - 1967 Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
28-06-2008
C’était un soir de juin. Il faisait chaud, et tout le monde était dehors dans son jardin ou sur la terrasse, dînant, jouant aux cartes ou discutant des évènements de la journée et d’autres considérations générales de manière particulièrement animée, comme cela se produit toujours lors de réunions entre amis.
J’étais assez gravement malade avec beaucoup de fièvre, ne pouvant trop supporter le bruit et ayant beaucoup de difficultés à dormir. En fait, j’avais contracté le paludisme à la suite d’une partie de pèche au bord d’un étang situé dans la région d’ El Menzel.
J’avais pour voisin le juge du tribunal d’instance de Sefrou. Sa maison était contigüe de la mienne.
En qualité de juge, il se croyait tout permis et ne prenait donc aucunes précautions pour ne pas gêner le voisinage. La plus part des voisins en prenait son partie, n’osant, n’imaginant même pas que l’on puisse se plaindre d’un juge !
En ce qui me concerne, je n’étais nullement impressionné, mais en général, je ne me plaignais de personne, dès l’instant où il n’y avait pas de gêne majeure.
J’étais habitué à fréquenter les notables de la ville et je n’avais aucun complexe à avoir, puisque je crois que je respectais tout le monde (les seuls problèmes récurrents que j’ai pu rencontrer en dehors du cadre professionnel l’ont été avec quelques enseignants français et le directeur français de l’hôpital!).
En effet, je jouais régulièrement aux échecs avec certains professeurs marocains ou avec le colonel des FAR, commandant le Fort Prioux ou le super caïd avec qui je jouais également régulièrement au tennis de table. Je ne fréquentais pas le Pacha (pour des raisons de relations hiérarchiques et personnelles), ni le commissaire avec qui pourtant j’entretenais de bons rapports, mais l’occasion ne s’est jamais présentée.
Donc par cette soirée torride, ayant supporté plusieurs jours ce bruit intense jusqu’à une ou deux heures du matin, je finis par faire demander à ce juge d’avoir l’amabilité de faire moins de bruit en jouant aux cartes surtout après 10 heures le soir, lui indiquant pourquoi j’émettais cette demande.
De fait, les jours suivants, l’intensité du bruit diminua très sensiblement. J’étais donc satisfait et me dit que ce juge était, somme toute, bien compréhensif et compatissant.
Erreur !!! L’été passa normalement, sans doute était-il parti en vacances dans sa famille (il n’était pas originaire de Sefrou).
Puis soudain, un jour (ou plutôt un soir vers 11 heures) de septembre ou octobre (je ne me souviens plus très bien du mois), mon chien se mit à aboyer très fortement apparemment sans raison, ce qu’il ne faisait habituellement pas. L’ayant fait taire, je me dis qu’il s’agissait certainement d’un passant inconnu du quartier qui avait déclenché ces aboiements.
Le premier soir, les choses se calmèrent rapidement, mais dès le lendemain et les jours suivants, le chien reprit ses aboiements, toujours vers  heures. Le troisième soir, je m’aperçus que mon voisin le juge excitait mon chien pour le faire aboyer.
Là encore, je fis part de mon agacement devant cette façon de faire. J’appris quelques jours plus tard que le juge portait plainte contre moi pour trouble de jouissance à cause des aboiements du chien.
Quelle ne fut pas ma surprise devant cette outrecuidance !
En réalité, ce juge était vexé que quelqu’un puisse se plaindre de lui   et ose le faire savoir sans subir cette nuisance, il ne tenait même pas compte du fait que j’étais assez gravement malade !!!Pourtant, j’avais été particulièrement poli et respectueux. En réalité, je ne m’étais pas plaint, mais avais seulement demandé gentiment au juge lui-même de faire moins de bruit en raison de mon état de santé.
En réalité, rien ne se passa et le commissaire de police ne tint pas compte de cette plainte contre moi, montrant ainsi qu’il n’était pas nécessairement à la solde du juge dans la mesure où sa plainte n’était pas justifiée et sachant que je n’avais pas de raison de me laisser impressionné par ses agissements.
L’affaire se termina là. Je suppose que, bien que ne faisant pas partie de la société bourgeoise de Sefrou (c’est ce que certains me reprochaient d’ailleurs !) , la sagesse et l’esprit critique des Sefriouis a fait le reste en sachant faire la part des choses.
 
Robert Böhm 
 
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