Témoignages
Nostalgie - 2005 - | Nostalgie - 2005 - |
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| Écrit par Robert Bohm | |
| 01-10-2005 | |
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De retour après de nombreuses années d’absence, le voyageur était appuyé contre le tronc d’un arbre sur cette petite place de Sefrou, devant Bab Marbaa. Elle était déserte en cette période de novembre, mois de Ramadan cette année-là.
La tête encore emplie du chant de la cascade qu’il avait tenu à revoir en premier, venant de Fez et perdu dans ses pensées, il sentait monter tout doucement des bruits de plus en plus fort, des odeurs et une ambiance diffuse qui se précisait dans son imagination. Progressivement, la réalité s’estompait au bénéfice d’un monde virtuel. Les yeux ouverts, il rêvait éveillé, distinguant des images qui se superposaient petit à petit aux images du moment jusqu’à les effacer comme dans un fondu-enchainé d’une séquence cinématographique. Il entendait le brouhaha qui grondait autour de lui, sentait l’odeur des animaux de toutes sortes, le hennissement des ânes et des dromadaires blatérants, le tout rythmant l’activité du souk du jeudi. Les vendeurs de légumes, de volailles et autres produits de la ferme s’époumonaient ventant la qualité de leurs produits et annonçant les uns plus fort que les autres le prix de la livre, du kilo, de la botte de légumes ou de menthe. A ces odeurs s’ajoutaient celle de la fumée des braseros au feu de bois, cuisant des brochettes de viande ou de petites saucisses de foie, exhalant en même temps l’odeur des épices qui avaient servi à macérer et parfumer la viande. Toutes ces sensations prenaient corps peu à peu au point même qu’il était pris de mouvements désordonnés que l’on pourraient prendre pour des tics incontrôlés de quelqu’un un peu« dérangé » ! Non, il était tout simplement totalement prisonnier du souvenir de ce qu’il avait connu jadis du marché du jeudi (souq el khamis). Il se sentait littéralement bousculé par les clients et les clientes qui se pressaient pour acheter les produits les plus frais, les poules les plus dodues, les meilleurs morceaux de mouton, se laissant bousculé au gré des passages des uns et des autres, encombrés de leurs cabas ou bien juchés sur leur ânon. La poussière qui se soulevait du sol venait lui taquiner les narines, le poussant parfois à se gratter la gorge ou à éternuer. Bercé par une douce quiétude, laissant son esprit vagabonder, rêvant d’une période ancienne qu’il n’avait pas connu, il se plaisait à croire qu’il se trouvait au milieu d’un marché oriental des temps anciens, percevant en arrière-fond de son esprit une musique irréelle venant d’un orchestre invisible jouant tout à tour « Sur un marché persan de sir Kettelbey ou bien « Shéhérazade » de Rimski Korsakov. D’un seul coup, son imagination aidant, il se trouvait propulsé comme dans un état second, quelques siècles en arrière sur un marché de Samarkand, voyant à côté des vêtements berbères marocains des habits d’Asie Centrale. Quelle puissance l’imagination peut développer pour parvenir à superposer l’impression du réel et celle du souvenir d’un passé imaginaire tel que les différentes lectures ont pu le faire apparaître ! L’esprit envahi de senteurs venues d’ailleurs, de bruits de conversations à la fois imaginaires et bien réelles, le voyageur se laissa aller tout à la joie d’être au milieu de ce marché, formant des images venues également du tréfonds de son esprit et se superposant elles aussi aux images réelles qui l’entouraient. Au loin, il voyait, comme en ralenti dans la brume légère d’un mirage et se hâtant vers le bureau de la municipalité où se trouvait le service des travaux et la régie chargée de la gestion de la distribution de l’eau, Dekaki et Bel Haj. Ces deux « compères » se hâtaient de rejoindre leur poste, car ils étaient en retard ! Ils étaient bien sympathiques et bien qu’autonomes dans leurs fonctions, ils prenaient toujours soin d’être discrets. Soudain, les bruits du souk, les airs de musique orientale s’estompaient peu à peu et le voyageur entendit la voix de son ami lui disant : « hé monsieur le « moins-dix[1] », à quoi rêves-tu ? » Et là, il se « réveilla » peu à peu, conscient qu’il n’y avait personne ou presque autour d’eux, seuls quelques rares passants se hâtant de vaquer à leurs occupations en ce milieu de matinée du mois de ramadan. L’ambiance n’était plus du tout celle à laquelle il rêvait, nostalgique de ses jours précédents, le dernier remontant à plus de 20 ans ! La place était devenue un vaste espace recouvert de ciment gris et poussiéreux, les commerces avaient changé, certains ayant totalement disparu. Il s’élevait de cet espace un sentiment de tristesse, d’ennui. Tout se passait comme si la ville avait été transformée au point de ne plus être que l’ombre d’elle-même. Certainement, cela n’est-il pas totalement juste, mais l’on sentait quand même que quelque chose s’était passé. Le souk du jeudi, qui faisait partie de l’âme sefriouie avait été déplacé à l’extérieur de la ville, sans doute pour de bonnes raisons, du moins était-ce ce qui était apparu aux yeux des décideurs, mais ne se sont-ils pas lourdement trompés en pensant régler on ne sait quel problème d’urbanisme ? Sait-on ce qu’en pensent les Sefriouis ? Probablement pas, sauf ceux qui peuvent comparer, avoir les éléments qui leur permettent de se faire une idée propre. Implanter un nouveau marché de cette nature à la périphérie est-il vraiment de nature à améliorer les conditions de vie générales, le flux des chalands, la vie de la cité tout simplement. Ce qui me frappe, c’est la persistance des marchés hebdomadaires dans toutes les villes quelle qu’en soit l’importance. Il ne faut pas confondre, me semble-t-il, le marché d’approvisionnement en gros que constituent toutes les halles du monde et le marché de détail qui permet la rencontre directe des populations urbaines et de la campagne, renforçant ainsi la convivialité de la cité et la compréhension entre les deux modes de vie. C’est seulement comme cela, je crois, que les petits commerces traditionnels, qui sont le cœur de la vie collective et animent quotidiennement la cité peuvent continuer à vivre. Qu’est devenu le boucher et sa petite échoppe au coin à droite de l’entrée de la médina ? En fait d’échoppe, il s’agissait plutôt d’un recoin de quelques petits mètres carrés, aménagé dans le rempart. Je ne me souviens pas clairement de son visage, mais je me souviens qu’il était toujours souriant, chassant mécaniquement avec son plumeau, les mouches qui virevoltaient sur la viande de bœuf et de dromadaire. Souvent, nous achetions chez de la viande hachée de dromadaire et des filets de bœuf. Cette viande nous avait paru toujours d’excellente qualité, malgré les conditions d’hygiène inacceptables, mais auxquelles nous nous étions habitué après quelques semaines d’appréhension. De fait, nous n’avons, fort heureusement, jamais été malades et je n’ai jamais eu connaissance de cas d’intoxication alimentaire. Cela dit, ces conditions de mise en vente ne peuvent qu’être que réprouvées. Pour autant, n’était-il pas possible de conserver, comme le petit café attenant où j’allais fréquemment déguster des sandwiches de brochettes accompagnés de petits piments grillés, cette activité en lui donnant les conditions sanitaires nécessaires. Je pense que oui. Il n’est pas question de faire de Sefrou une ville-musée, comme le devient Fez[2] d’une certaine manière, mais pour autant une réflexion bien menée devrait permettre de trouver des solutions adaptées. Brutalement réveillé par son ami, le voyageur reprend sa visite souvenir à travers les rues et ruelles de la ville, cherchant à reconnaître des lieux, des boutiques, des maisons qu’il a connus, dans lesquels il a sans doute travaillé ou participé à des banquets de qualité ou encore ces maisons qu’il rêvait, en son temps, de restaurer pour participer à la conservation de ce patrimoine ancien pour le bien-être des Sefriouis et leur mémoire avant tout. Mais là, il était à l’évidence un peu trop utopique. Mais il faut aussi des gens comme cela ! [1] Il s’agit là d’un jeu de mots « franco-arabe » |
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